Un documentaire sur le passé atomique du fort de Vaujours

Un Chellois consacre un documentaire à l’ex-site d’essais du Commissariat à l’énergie atomique, qui reste est l’un des endroits les plus mystérieux et controversés de France.

Installé devant son ordinateur, dans son ancienne chambre d’ado de la maison familiale, à Chelles, il visionne, assemble et met en musique la trentaine d’heures d’images et d’interviews accumulées depuis près de deux ans. Marc Planeilles, 23 ans, travaille sur un projet ambitieux et inédit : la réalisation d’un documentaire de cinquante-deux minutes sur le fort de Vaujours (Seine-Saint-Denis). Un sujet difficile : ceux qui posent trop de questions sur l’activité de l’ancien site d’essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et ses conséquences en matière sanitaire se voient rapidement confrontés au secret d’État.

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Aussi, plutôt que de forcer des portes qui lui sont restées fermées, Marc Planeilles a passé beaucoup de temps avec ceux qui lui tendaient les bras. Notamment les associations locales bien informées sur le sujet, telles que l’Effort de Vaujours, qui souhaite faire la lumière sur l’histoire du site ou le collectif Sauvons la Dhuis, qui se montre extrêmement vigilant quant à l’utilisation que souhaitent en faire ses nouveaux propriétaires, comme la société BP Placo et la communauté d’agglomération Marne et Chantereine.

Une diffusion avant les municipales

Soutenu par l’une des principalesmaisons de production en France, Marc Planeilles assure « ne pas vouloir réaliser un film militant. Je veux juste raconter l’histoire de ce site et parler des problèmes qui ont pu en découler aujourd’hui. » Il espère terminer le montage d’ici à la fin de l’année pour une diffusion dans une émission de grand reportage, « comme Spécial Investigation, Infrarouge ou Envoyé spécial », précise-t-il, début 2014. En tout cas avant les élections municipales « pour pousser les candidats concernés à prendre position sur le sujet ».

Dans son viseur, notamment, Marne et Chantereine, qui veut implanter une zone d’activités sur l’ancien site atomique à Courtry, et qui n’a pour l’instant pas donné suite à ses demandes d’interview. Mais aussi la société BP Placo — qui a racheté 33 ha de l’ancien site du CEA et envisage d’y ouvrir une carrière de gypse à l’horizon 2015 — qui lui a signifié une fin de non-recevoir. Il faut dire que Marc Planeilles a récolté des informations pour le moins embarrassantes, comme le témoignage d’un ancien employé du CEA, des relevés de radioactivité pris sur place montrant que le site est loin d’avoir été assaini et encore bien d’autres « images inédites ». Marc Planeilles, monteur de profession, va-t-il frapper un grand coup pour son premier passage derrière la caméra ? Réponse dans quelques mois…

GRÉGORY PLESSE (AVEC M.K.)

«Ce film doit faire réagir les gens»

INTERVIEW : Christophe Nédélec, président de l’association les Abbesses de Gagny-Chelles

Dans les images que vous avez pu voir, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

CHRISTOPHE NÉDÉLEC.

Les images d’archives que Marc Planeilles a retrouvées et que je n’avais jamais vues. Je savais ce qui s’était passé dans ce fort, j’ai lu tout ce qui existe sur le sujet, mais quand on voit les images d’époque des explosions à l’uranium, les expériences qui ont été menées ici, c’est vraiment impressionnant.

Qu’attendez-vous de ce film?

J’espère qu’il fera réagir les gens. La plupart de ceux qui habitent les environs n’ont aucune idée de ce qui s’est passé dans cet endroit. Les élus, eux, savent. Il faut maintenant faire réagir les gens pour qu’ils poussent les politiques à prendre leurs responsabilités.

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Y a-t-il encore des risques sanitaires pour les riverains ?

Bien sûr ! Plusieurs mesures radiologiques certaines très récentes ont été réalisées sur le site et montrent qu’il y règne toujours une forte radioactivité. Il y a une dizaine d’années, les politiques ont entendu les associations et ont su taper du poing sur la table. (NDLR : ce qui a conduit au lancement d’une étude de la Criirad sur le site). Mais, aujourd’hui, les mêmes élus semblent avoir oublié que le fort de Vaujours est très loin d’être décontaminé et que tout projet de développement sur ce site extraction de gypse pour BP Placo, construction d’une zone d’activités pour Marne et Chantereine est extrêmement dangereux.

Propos recueillis par G.P.

Quarante ans d’expériences nucléaires

Ancienne forteresse souterraine construite après la défaite de 1870, le fort de Vaujours a été le théâtre de quarante ans d’expériences en détonique nucléaire. Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) s’y est installé dès 1955 pour y concevoir, entre autres, le détonateur de Gerboise bleue, la première bombe atomique française. Avant de quitter le site en 1997, le CEA a offert un livre mémoire à ses employés, entre 600 et 800 selon les périodes. Il retrace, photos d’archives à l’appui, « l’aventure atomique » de Vaujours. Sa lecture indique que des tirs d’uranium ont été réalisés à l’air libre et dans les casemates, ce qui laisse présager que les résidus radioactifs ont été disséminés dans et autour du site.

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Une forte pollution radioactive

C’est d’ailleurs ce que confirme la fiche Basol du ministère de l’Ecologie, qui recense les sites pollués. Elle mentionne que le fort de Vaujours « présente une contamination résiduelle par des substances radioactives (uranium) et pyrotechniques (munitions enterrées et particules explosives) ».

Après sa fermeture, la préfecture de Seine-et-Marne a frappé le site, en 2005, d’une servitude d’utilité publique qui impose que la terre qu’il contient ne doit pas sortir du périmètre défini, qu’aucune école ou habitation ne doit s’y établir. La Criirad, un laboratoire indépendant de mesure de la radioactivité et l’association Sauvons la Dhuis ont procédé à des analyses exploratoires qui attestent d’une pollution radioactive 33 fois supérieure à la dose autorisée. Le géant plâtrier BP Placo, propriétaire de 33 ha du site, projette d’y creuser une carrière de gypse, tandis que Marne et Chantereine, qui possède la partie restante, va y développer une zone d’activités.

Marion Kremp