«Ce fut le début de l'ère moderne du service des eaux de la Ville de Paris», souligne Jean-Michel Laya, ingénieur responsable du centre de Provins de la Sagep, la société d'économie mixte qui assure la production et le transport de l'eau potable. D'une longueur totale de 131 km, cet ouvrage, construit entre 1863 et 1865, comprend 114 km d'aqueduc maçonné et 17 km de tuyaux en fonte pour les siphons. La différence d'altitude entre la source de Pargny-la-Dhuys, dans l'Aisne (128 m), et les réservoirs de Ménilmontant (108 m), permet à l'eau de s'écouler par simple gravité, sans qu'intervienne aucun système de relevage.

Les règles d'hygiène autant que ses dimensions (1,70 m de haut, 1,20 m de large) interdisent d'y mettre les pieds. Reste à le suivre en surface, ce qui est possible sur les deux tiers de son parcours. La Ville de Paris avait en effet acquis dès 1862 l'ensemble de l'emprise de l'aqueduc, soit une bande de 131 km de long sur 10 ou 20 m de large. «Dix mètres en terrain nu et vingt mètres en forêt, car on craignait que les racines des arbres n'endommagent l'aqueduc», explique Pierre Poujouly, responsable à la Sagep de la Dhuis.

Le secteur amont, dans l'Aisne, puis en Seine-et-Marne, est le plus propice aux balades de week-end. Mais on peut aussi remonter la Dhuis comme un jeu de piste depuis Paris. Il faut partir des réservoirs de Ménilmontant, où l'aqueduc se déverse à hauteur du 51 bis, rue du Surmelin (XXe arrondissement). Cette rue a été baptisée du nom de l'affluent de la Marne dans lequel se jetait la rivière Dhuys. Avenue de la porte-de-Ménilmontant, on trouve, sur le trottoir situé en face du numéro 10, une borne blanche soulignée de noir indiquant «DHUIS 1308». Elle indique que l'on est à 130,8 kilomètres de la source. Les agents du service des eaux appellent ces bornes les «PH», pour «point hectométrique». Elles balisaient l'ensemble du parcours et celles qui n'ont pas été arrachées par l'urbanisation ou les tracteurs subsistent toujours. Devant le PH 1308, sur un banc où il passe ses journées au milieu d'un invraisemblable bric-à-brac, le vieux Georges, de Bagnolet, raconte que la Dhuis, sous ses pieds, est une rivière souterraine qui était autrefois à ciel ouvert. «Je ne l'ai pas vue, concède-t-il, mais deux femmes de Bagnolet me l'ont raconté.» L'imaginaire parisien a fait entrer la Dhuis, dont l'aqueduc n'a jamais coulé en plein air, dans la légende.

A Bagnolet (Seine-Saint-Denis), la Dhuis donne son nom (avec un «Y») à un quartier, traversé par l'avenue de la Dhuys, qui n'est autre que l'emprise de l'aqueduc viabilisée. Devant le n°83, on repère la borne 1301, puis, au n°175, la 1297. L'aqueduc suit ensuite la limite communale de Romainville et Montreuil (où l'on retrouve un passage et une rue de la Dhuys), venant de Villemomble et Rosny-sous-bois, qui sont traversées en siphon à hauteur du golf de Rosny.

En poursuivant vers l'amont, on rejoint l'aqueduc par le boulevard du midi au Raincy (Seine-Saint-Denis). C'est l'allée de la Dhuis à Gagny, où l'on retrouve des bornes hectométriques et des regards hémisphériques. Entre Clichy-sous-bois et Montfermeil, la Dhuis coupe en deux la cité des Bosquets, à la limite des deux communes. Le GR 14a, qui collait à l'aqueduc depuis la gare de Villemomble, s'en écarte en forêt de Bondy. La Dhuis est alors suivie par la «route stratégique» du fort de Vaujours. Son tracé est bien indiqué sur les cartes touristiques IGN au 1/100.000e.

A Chessy (Seine-et-Marne), l'aqueduc traversait la Marne sur un pont jusqu'en 1940. Détruit lors de l'invasion allemande, il fut remplacé par un siphon immergé. Un sculpteur de Lagny, Jacques Servières, a utilisé les pierres du pont, que l'explosion avait jetées sur la berge, pour réaliser un étonnant musée en plein air dont le bestiaire humain évoque les temples indiens.

Le Grand-Morin est également traversé par deux petits ponts à Montry, point bas d'un siphon qui s'amorce à Quincy-Voisins à la cote 120 m. Pour remonter jusqu'à la source, on suit cette courbe de niveau sur la rive gauche de la Marne jusqu'à Château-Thierry (Aisne). A Chierry, où un siphon traverse un vallon en forêt, le GR 14 suit l'aqueduc jusqu'à Condé-en-Brie, dans la vallée du Surmelin. Il n'y a plus qu'à remonter la petite vallée de la Dhuys, privée d'eau à cause d'Haussmann depuis 1865, jusqu'à Pargny-la-Dhuys. La source et son périmètre de protection sont (hélas pour le promeneur mais heureusement pour le consommateur) fermés au public. Là jaillissent chaque jour 20.000 m3 d'eau, captée par deux tuyaux de fonte de 1 et 0,80 m de diamètre, avec une constance et une régularité qui ne s'est pas démentie depuis cent quarante ans.Randonnées.

Deux sentiers de grande randonnée, le GR 11 et le GR 14 (notamment sa variante GR14a) suivent l'aqueduc de la Dhuis sur près du quart de son parcours. Le service des eaux de la Ville de Paris, puis la Sagep, qui lui a succédé en 1986, tolèrent ce passage sans le reconnaître officiellement.

Les collectivités locales, notamment le conseil général de Seine-Saint-Denis et le conseil régional d'Ile-de-France, envisagent de mieux aménager l'itinéraire, mais la concrétisation de ce projet se fait attendre. Pour trouver le site de l'ancien pont sur la Marne et ses sculptures en plein air, quitter la N34 pour entrer à Chessy-Village, et descendre jusqu'au chemin des bords de Marne. L'endroit s'appelle toujours pont de la Dhuis.