Entre 1920 et 1925, ce sont environ 2 millions de personnes qui ont émigré, les statistiques de la Société des Nations et de la Croix Rouge Internationale donnent un chiffre de 1.260.000 émigrés, auxquels s’ajoutent ceux qui se sont déplacés dans les territoires limitrophes : Etats Baltes, Bessarabie (Nord Roumanie) et la Mandchourie.

Emigration Russe 1920 Source de la photo ci dessus : http://emigrationrusse.com

A ce 1.260.000 vient s’ajouter le corps expéditionnaire russe sur le front occidental, dont la majeure partie n’accepte pas le rapatriement. L’archevêque Georges qui a présidé pendant 25 ans l’Eglise orthodoxe russe en Europe occidentale était aviateur sur le front français en 1917.

Corps Expéditionnaire Russe en France 1916-1918

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Corps Expéditionnaire Russe en France 1916-1918 Corps Expéditionnaire Russe en France 1916-1918 Corps Expéditionnaire Russe en France 1916-1918 Corps Expéditionnaire Russe en France 1916-1918

Source des photos ci dessus : http://emigrationrusse.com

La composition de l’émigration est très variée avec un fort contingent de militaires, beaucoup de représentants des classes moyennes : fonctionnaires, enseignants, ect.

Cette émigration qui s’est faite dans un premier temps dans l’esprit d’un départ provisoire, était porteuse, dépositaire d’un riche patrimoine culturel. Elle s’est caractérisée par sa résistance à l’assimilation et par des apports culturels et artistiques très importants. Elle comprenait une forte proportion, issue d’une élite dont l’arrivée a été d’autant plus ressentie que les pays d’accueil avaient été ravagés par la guerre.

Exode Russe

Au mouvement principal s’ajoutent d’autres courants d’émigration. Les personnes « déplacées » de la seconde guerre mondiale : prisonniers russes, travailleurs emmenés de force par les Allemands, habitants des territoires reconquis par l’U.R.S.S., ont constitué une deuxième vague importante, dont peu sont restées en France, sauf certaines, ramenées par exemple de camps de regroupement au Maros, lorsque la France s’est retirée de ce pays. Pour la curiosité de la chose, mentionnons les russes réfugiés de Chine, ramenés en Europe par l’Office des Réfugiés des Nations Unies.

Enfin, on rencontre le groupe très réduit, mais actif, que représente les « dissidents » sortis d’U.R.S.S. récemment, opposants idéologiques radicaux « expulsés, ou sortis avec un passeport pour Israël, obtenu en revendiquant une origine juive, vrais ou pas.

La France a joué un rôle primordial pour l’émigration russe, notamment par l’action de ses diplomates tels que Georges Leygues, Alexandre Millerand, par sa protection et son assistance. Ceci s’oppose à la politique des Anglais qui voulaient le rapatriement des émigrés. Le phénomène s’est reproduit en 1945 lors de la tragédie de la livraison à Staline, des armées Vlassoff.

Terre d’accueil traditionnelle, la France a été particulièrement hospitalière aux Russes, d’autant plus qu’il lui fallait des bras après la saignée de la Grande Guerre, et surtout aussi parce que les Russes se sont toujours bien sentis dans ce pays. Paris joue longtemps avec Belgrade, le rôle de la capitale internationale de l’émigration russe.

Combien étaient-ils en France ? Selon les sources entre 400.000 et 90.000. La réalité semble se situer vers 120.000 personnes, avec un maximum de 160.000 vers 1930.

Venant principalement de l’évacuation des armées du Sud via Constantinople, l’émigration russe en France comporte un très fort contingent d’anciens militaires. Selon un statistique officielle de 1926, il n’y a que 34% de femmes.

Outre Paris, Lyon et Nice, qui représente un cas particulier, la répartition suit la carte industrielle Alès, Ugine, Albertville, Le Creusot, Sochaux, Mulhouse, Nilvange, Knutange, sont autant de noms de paroisses russes…

A Paris, le 15ème arrondissement devient une métropole russe, suivi de Vanves, Boulogne-Billancourt, Montrouge, Levallois, Asnières.

Nous voici à Chelles et à Gagny.

L'armée Russe à Paris en 1814

D’abord, comme noté jadis par Henri Trinquand (Société d’Histoire de Chelles), la présence russe à Chelles remonte à bien plus loin, plus précisément au passage des armées d’Alexandre 1er en 1814, à la défaite de Napoléon. Mais ces armées n’ont pas fait que passer, étant donné qu’à l’état civil on trouve un Ivanoff et un Simonoff qui font souche à Chelles. En 1983, un des paroissiens de l’Eglise Saint-Seraphim de Saroy du quartier des Abbesses rencontrait une descendante de l’un d’eux à l’hôpital de Montfermeil.

Mais venons-en à 1926.

A ce moment, Poliet et Chausson (Exploitant de la carrière Saint-Pierre à Gagny) est en train de lotir les terrains boisés et marécageux parcourus de ruisseaux, qui constituent l’actuel quartier des Abbesses. Il semble que le point de départ soit la présence aux côtés d’un Emile Hannesse, chargé du lotissement d’un Russe, M. Glinka, à l’origine d’un bouche à oreille très rapide.

A Paris, les russes vivent en hôtel ou en chambre meublée. Ce lotissement est pour beaucoup d’entre-eux l’espoir d’être mieux logés, d’autant plus que nombreux parmi eux sont ceux qui ont la passion de la terre, d’une terre à eux. Il s’agit des Cosaques.

Photo de cosaque N°1 Cliquer pour agrandir :

Photo de cosaque N°2 Photo de cosaque N°3

Qui sont les cosaques? Depuis le 16ème siècle, et sur des inspirations remontant aux Turco-Tartares, l’Etat russe constituait sur ses marches, les zones limitrophes, une colonisation de soldats laboureurs (un peu ce qu’on trouvait dans l’Empire romain), à qui l’on donnait des terres nouvelles en partage, moyennant un engagement à constituer une réserve militaire territoriale, disponible à tout moment, tant pour défendre ces marches que pour d’autres guerres.

Donc, en 1926, les premiers Russes s’installent dans le quartier des Abbesses, principalement avenue de la Pépinière, avenue des Champs, avenue Yvonne, à cheval sur cette limite peu explicable de Chelles et de Gagny.

Le premier paraît être Dimitri E. Plechakoff, très rapidement suivi d’autres. L’installation est facile. On a 2 lots pour 50 francs, on pose une baraque en planches et on vient construire sa maison le dimanche. Très rapidement, le nombre croît et vers 1930, il y a au moins quarante familles installées dans le quartier. Les origines sont très variées. Si près de 60% sont des cosaques des régions du Don et du Kouban (Rostov et plus au sud), il y a des militaires dont un général, des fonctionnaires et notamment un certain Pierre S. Badovsky, qui joua un rôle essentiel dans la constitution de la paroisse et à qui nous devons des documents d’archives calligraphiés qui à cet exposé.

Le personnage du colonel Dimitri S. Tchistiakoff parait attrayant. Il est installé rue Nast, et a une raison sociale d’architecte. C’est ainsi qu’il construit à l’angle Albert-Caillou/Sambre-et-Meuse un immeuble locatif pour un certain Migraboff.

Immeuble Migraboff : Commerces

Ce sont Badovsky et Tchistiakoff qui organisent à Chelles les premiers offices religieux dans une dépendance de l’immeuble Migraboff, et à Pâques 1933, se forme l’Association culturelle qui décide de bâtir une église. Cette église est située rue de Sambre-et-Meuse sur un terrain loué à l'association culturelle des Abbesses pour un franc symbolique.

L'égliste orthodoxe dans les années 30

Son inauguration a lieu le 1er novembre 1933, en présence de l'archevêque Seraphim du synode de l'Eglise Russe hors frontières. L'église porte le nom de saint Seraphim de Saroy, récemment canonisé et objet d'une grande piété populaire.

En octobre 1934, l’école du jeudi ouvre avec une quinzaine d’élèves, qui y apprennent le catéchisme, mais aussi à lire et à écrire le russe, l’histoire et la géographie de leur pays.

Le catéchisme du Jeudi, 1938.

Il est important de noter au passage l’assimilation extrême faite entre l’appartenance religieuse et nationale. Russe et orthodoxe ne font qu’un – ceci aura des inconvénients – rendant la religion dépendante du national, voire du politique et des avantages, par le maintien d’une cohésion des émigrés, retardant leur dénationalisation et leur assimilation.

Les enfants parcourent les foyers à Noël en chantant des chants traditionnels et recueillent ainsi des fonds pour l’Ecole et aussi selon la coutume, des friandises. Le 7 janvier, selon le calendrier julien, le café Gromoff, aujourd’hui café Chantant, accueille un arbre de Noël, prés duquel 33 petits paroissiens reçoivent des friandises après avoir chanté des chants et récité des poésies.

Café Gromoff - Année 30

Il ya une vie sociale importante dans le groupe. On se réunit pour les fêtes, on chante, un orchestre se monte. Des bals et des spectacles sont organisés au café Marek, fréquentés et appréciés par les Chellois, dont Armand Lanoux. On trouve dans les papiers, les comptes d’un bal organisé par la section cosaque de Gagny, avec le cachet de celle-ci.

Un article dans un journal russe donne en 1935, 52 maisons, dont le café et deux épiceries russes.

Cartographie des familles russes des Abbesses dans les années 30 (Cliquer pour agrandir) :

Cartographie des familles russes des Abbesses dans les années 30.

Si les chellois ne sont pas tellement accueillis dans le cercle (c’est le cas des épouses françaises), je n’ai pu recueillir aucune indication d’un quelconque conflit. Apparemment, l’appellation de « sale étranger », hélas connue par ailleurs, n’avait pas cours à Chelles.

On m’a cité un M. Beau, diplomate français demeurant à Chelles, qui a beaucoup aidé à l’insertion des Russes à Chelles et à résoudre leurs problèmes (permis de travail, chômage…).

Les russes travaillaient pour partie en usine ou dans des garages. Nombreux étaient chauffeurs de taxis.

Armand Lanoux, déjà mentionné, a écrit à propos de l’émigration russe à Chelles :

''Nous avons donc vu successivement arriver une population de réfugiés traqués dans leur pays d’origine et dont les sédimentations successives ont continué à donner à la vieille cité mérovingienne disparue le plus particulier et le plus déroutant de cosmopolitisme « D’où la composition d’un conglomérat humain particulier qui comporte encore un certain nombre de noyaux hétérogènes, doués d’une autonomie linguistique et presque géographique. Je pense, par exemple, au noyau russe. J’ai vu personnellement cette petite ville russe se créer, j’ai vu sa touchante église orthodoxe ériger son bulbe, et les prédécesseurs du maire actuel de Chelles savent qu’il y eut un temps où il reconnaissaient une espèce de maire russe, qui n’avait aucune existence administrative et qui était l’intermédiaire entre la population allogène et la municipalité de Chelles.''

(Chelles, quelques évocations de son passé, 1959, pages 125-126).

L'église Saint Séraphim : Visite de l'évêque 1934

De l’autre côté de la ville, derrière la propriété Trinquand, une maison est achetée par la princesse Gagarine et héberge une quinzaine d’invalides de guerre, sous la direction du prince Galitzine, unijambiste qui n’en travaille pas moins comme taxi à la gare de Chelles. Cette maison, reprise en 1938 par la Croix Rouge Russe (émigrée bien sûr), s’agrandit notablement. Un bâtiment de 55 lits est réalisé en 1959 sur des fonds provenant du Ministère de la Santé. Il est complété en 1963 par un autre pavillon de 63 lits.

Le centre comporte également un chapelle. Avec 107 lits, la maison qui reçoit également des malades sous la direction de l’Action Sanitaire et Sociale, est cependant longtemps restée à majorité russe. Entre 1938 et 1983, elle a accueilli 1.200 personnes dont 1.020 d’origine russe.

Il faut citer également dans la région de l’existence d’une Maison du Combattant russe blanc dans une propriété achetée par des nobles encore avant la révolution à Montfermeil et un foyer de regroupement pour des réfugiés de Chine au château de Chalifert.

Enfin à Gagny, la Maison du Prompt Secours, cédée en 1989 par l’Association russe qui la gérait, à la Mairie qui l’a baptisé « la Cerisaie ». On y trouve encore une bibliothèque et une chapelle russes.

La vie suit sont cours dans le village cosaque et surtout cette rue de la Pépinière, qui mériterait bien d’être rebaptisée. Les Russes abattent peu à peu les arbres de la zone boisée et pleine de sources du quartier. Les rues qui n’étaient que des chemins, sont empierrées en 1934. Les bornes-fontaines des carrefours sont remplacées par l’eau courante en 1938.

Chacun à son jardin, où l’on fait pousser les petits concombres à mettre en saumure, l’aneth et le raifort. On a des lapins, des poulets. Pendant la guerre et pendant les périodes de chômage, cette économie domestique est très utile. Des locataires ou des amis viennent aux beaux jours, certains n’utilisent leur maison que comme résidence secondaire.

Mais tout ne va pas sans problème. Il y a des clans, des rivalités, des bagarres même, la vodka y étant sans doute pour quelque chose, et aussi des problèmes de femme. Des couples se font et de défont.

En 1938, le propriétaire du terrain de l'église réclame à la paroisse 450 Francs de droits de mutation à payer sur le terrain, celui-ci n'ayant pas été construit d'un immeuble habitable. (Comme chacun le sait, le Saint Esprit n'est pas taxable).

Le conseil d'administration refuse. Lorsqu'en avril 1939, la propriétaire décide de renouveler le bail moyennant 500 Francs par an, après beaucoup de discussions et proposition de rachat pour 8.000 Francs, offre de vente pour 12.000 Francs, la décision est prise de transférer l'église sur un terrain appartenant en propre à la paroisse.

L'église Saint Séraphim lors de son déménagement en 1939

Une contribution en journées de travail est demandée aux paroissiens. Ceux qui ne peuvent pas paieront 20 Francs par journée. L'église est démontée brique par brique, pour être reconstruite au 23, avenue de l'Etoile d'Or, à Gagny. Mais le principal était le lieu de la nouvelle église. En effet, ce terrain de 271 m2, vendu à 22 Francs le mètre avec six ans de crédit, était coupé en deux par la limite communale et départementale entre Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise de l'époque.

Si l'on constate que la majorité des Russes étaient sur Gagny, il faut avoir en vue les droits d'octroi prélevés à l'époque pour un enterrement franchissant une telle limite. Et c'est ainsi que l'église fut reconstruite avec une modification, l'addition d'une porte latérale en Seine-et-Marne, l'entrée principale étant en Seine-et-Oise.

Telle est, son bulbe en moins, l'église que vous connaissez au bout de l'avenue Albert-Caillou.

L'égliste orthodoxe dans les années 30

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L'église Saint Séraphim : Intérieur vers 1970 Café Marek : Visite de l'évêque fin des années 50

La guerre de 1939-1945 apporte ses difficultés dans la communauté : chômage, malnutrition. Pour certains, se pose un dilemme déchirant lorsque les Allemands envahissent la Russie au nom de l’anti-bolchevisme. Sont-ils alors des alliés ? Les exactions et le pillage en Ukraine, les foules de travailleurs forcés en Allemagne, l’amère déception de l’armée Vlassoff ne laissent pas de doute.

Aussitôt après la guerre, une autre tentation apparaît : le retour au Pays, Staline a besoin de tous les bras après la guerre, il a besoin de techniciens. Les églises sont paraît-il, rouvertes.

La majorité refuse ce nouveau leurre et s’adresse à une autorité ecclésiale neutre, le Patriarcat de Constantinople, par tradition pasteur suprême des communautés dispersées.

Peu à peu, la communauté se dissout et s’intègre… Beaucoup sont restés sans enfants, pour d’autres, les enfants se marient, font carrière, partent ailleurs et pourtant…

Il est quelques familles, il reste l’église. Dans celle-ci se fait un travail nouveau – les valeurs religieuses de l’Orthodoxie sont parmi celles que l’Emigration russe a apporté à l’Occident – et si on peut aujourd’hui être orthodoxe sans être russe ou grec ou serbe, il se fait un patient travail d’insertion locale.

C’est dans cet esprit que l’église orthodoxe de Saint-Seraphim à Chelles, après son cinquantenaire en 1983 avec une trentaine de paroissiens, poursuit sa démarche. Utilisant les documents présentés dans le bulletin de la Société archéologique et historique de Chelles, elle obtient lors de son cinquantenaire l’accord de son évêque de joindre à la vénération de Saint-Seraphim, la reine Bathilde, sainte locale de l’église indivise des premiers siècles.

Soixante-dix ans après l’exil, les derniers réfugiés russes ont été portés au cimetière.

L'église Orthodoxe en 2008.

L’église et la paroisse qu’elle rassemble demeurent, les offices y sont dits en français le plus souvent, les Russes de souche sont peu. Une autre facette enrichit la multiplicité des villes de Chelles et de Gagny.

Par Alexandre NICOLSKY (1989)

L'article complet au format PDF : Presence_Russes_Chelles-Gagny.pdf