Vers 1928-1929, les Russes qui résident à Paris découvrent le plaisir de se promener à la belle saison au bord de la Marne. C’est pourquoi, ils empruntent le train à la gare de l’Est pour se rendre chez des amis déjà sur place ou encore louer une chambre. Le quartier des Abbesses, pas très éloigné du cours d’eau, est tout à fait à leur goût. Sociologiquement, ces Russes fraîchement arrivés ont un point commun : ils sont pour la plupart des Cosaques du Kouban, ces soldats laboureurs de la région du fleuve Don, au sud de la Russie. D’origine modeste en majorité, ils aspirent au plaisir de pouvoir cultiver un lopin de terre pour y faire pousser des légumes et installer un poulailler pour nourrir leur famille.

Beaucoup travaillent chez Citroën, Renault ou sont chauffeur de taxi. Ils prennent le train à la gare de Chelles. Cette communauté, regroupée dans des rues très proches les unes des autres, est très fidèle à son patrimoine et à ses coutumes. Dans cette vie modeste, le sens de la fête prend donc toute sa valeur. Lieux propices à leurs retrouvailles, les cafés Marek et Gromoff permettent de célébrer les mariages et les fêtes religieuses.

Le café Gromoff

La proximité des maisons permet aux enfants, lors des fêtes, de pouvoir perpétrer la tradition. Ainsi se rendent-ils à Noël de maisons en maisons en portant l’étoile lumineuse et en chantant pour recueillir des friandises. Lors de la Pâque russe, les Russes font flotter une bonne odeur de pâtisserie. Les gâteaux et les plats traditionnels sont volontiers partagés avec les voisins.

Progressivement, des commerçants de cette communauté ouvrent des magasins d’alimentation, des quincailleries, des salons de coiffure.

L'immeuble Migraboff

Pour pratiquer leur religion, ils bâtissent une église orthodoxe. Située jadis à Chelles, elle fait aujourd’hui partie intégrante du quartier des Abbesses à Gagny.

L'égliste orthodoxe dans les années 30

Chaque matin, les enfants se rendent à l’école de l’Est (ancien nom de l’école Pasteur). Plutôt que d’y aller seuls, ils vont récupérer les autres enfants du quartier. Ils empruntent plusieurs chemins, dont l’un passe à proximité de la carrière de gypse qui longe la voie ferrée. Sursautant au sifflement d’une locomotive, ils traversent le pont Saint-Pierre dans le nuage de vapeur émis par la machine. La grande joie des enfants est de se faire transporter sur la charrette des fermiers du Chénay ou de Gagny qui passent par là.

Les communauté des Russes, discrète, s’est peu à peu fondue dans le quartier au sein des Gabiniens. Elle est néanmoins toujours présente. Ceux qui les dix ou vingt premières années ne défaisaient pas leurs valises, croyant leur exil temporaire, sont restés à jamais sur cette terre de France qui les avaient accueillis.

Source : Micheline Pasquet (suite à une audition de Mr et Mme Nicolsky)- Société d’Histoire de Gagny